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LA GRIFFE
Portrait de Sakina M'sa

Film documentaire de 52 minutes
réalisé par Chantal Picault

 

Sakina M'saOriginaire des Comores, SAKINA M'SA est styliste de mode.
Son atelier est installé dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris.
Quand je l'ai rencontrée la première fois, c'est sa petite taille qui m'a impressionnée car sa réputation l'avait précédée. Elle s'est montrée immédiatement d'une énergie extraordinaire et d' un enthousiasme communicatif. Elle buvait le thé dans le sous-sol de sa boutique installé en un vaste atelier de couture, entourée de ses "alliées" de travail, quatre jeunes femmes comme elle dont une jeune Vietnamienne arrivée depuis deux mois en France suivre un stage après son école à Saigon.
SAKINA porte la mode comme une seconde peau. Les symboles impriment son itinéraire de styliste. Émotions jaillies de sa terre lointaine où elle est née, mais aussi de Seine St Denis où elle a fait ses débuts.

"Je suis très proche de la terre et du monde de l'enfance. La seule chose qui fait de moi une adulte, c'est le fait que je sois chef d'entreprise. Sinon, j'ai absolument besoin de cet univers onirique. Je suis un petit elfe."
Retour aux origines…

SAKINA M'SA est née en 1972 à Nioumadzaha sur la plus grande île des Comores. Élevée par une grand mère qui lui racontait des histoires magnifiques, la petite fille préférait celles particulièrement de la Mythologie Grecque. Peut-être Pénélope qui faisait et défaisait sa tapisserie l'a-t' elle inspirée ?
"Je viens de la terre, c'est un peu le lit et le berceau de tous les êtres humains. J'aime bien aussi l'idée que la terre, c'est un tout. On y met les fleurs, on y va aussi pour servir de terreau et nourrir les futurs êtres humains. J'aime bien cette idée de globalité, où tout est un tout. Donc ma réponse est simple : Je viens de la terre. "
Elle est arrivée en France, à Marseille à l'âge de sept ans.
Elle suit des études de stylisme à l'Institut Supérieur de Mode. Après une période d'apprentissage auprès de la costumière Geneviève Soevin Doering, elle s'oriente très vite vers la recherche d'un "vêtement-signe", un vêtement qui se donnerait autant à penser qu'à voir.
Elle développe alors un travail très personnel, jusque dans la présentation de ses "défilés-performances" pour tenter d'exprimer sa vision "philosophique" du vêtement.
L'objet vêtement marque une rébellion :
“À 20 ans, j'étais punk, et j'ai compris que le vêtement pouvait créer l'exclusion. Il était à la fois peur et fascination. Et puis au collège, j'ai organisé un défilé de mode en fin d'année scolaire. Les mannequins étaient mes copines, les vêtements étaient créés à partir de la nappe cirée de ma mère, des torchons, des boîtes de conserves et de carton… Je ne savais pas coudre.”
Mais son talent est vite remarqué. À 24 ans, elle obtient la bourse Défi Jeune du Ministère de la Jeunesse et devient Lauréate du Prix Salavin Fournier (Fondation de France. Présidente du Jury : Agnès b ), obtient le Grand Prix de la Biennale Internationale du Design de Saint Etienne.
“J'enchaîne alors des défilés en situation : dans des usines, des bains-douches, des cabines téléphoniques, des cafés… Il fallait que ça bouge. ”
De petits boulots en RMI, l'ex-sans papiers finit par poser ses bagages à Bagnolet. Une véritable rencontre où elle trouve du soutien. Elle y donne des cours. Elle s'immerge dans le tissu social, et en ressort plus que jamais déterminée. Ses collections sont marquées par le droit à la différence :
“Mon seul médium est le vêtement. J'y mets les souffrances, les rencontres. Mais il serait idiot de faire une collection misérable parce qu'on parle de la misère du monde. Derrière chaque étiquette, j'inscris la date de naissance du vêtement. Car chaque habit a une histoire qui le transforme en objet intime. Quelle que soit la femme qui le porte. ”.
La styliste n'hésite pas à faire appel à des mannequins hors normes. Cinq Bagnoletaises font partie des défilés :
“Elles ne sont pas des porte-manteaux ambulants. Ce sont des jeunes filles du quartier, des gens de la rue. Toute identité a le droit de s'exprimer”.
Et puis il y aura ces petits morceaux de tissus qu'elle enfouit dans la terre aux quatre coins de la planète. Exhumés, emplis des odeurs et des couleurs de l'ailleurs, gorgés d'une force nouvelle, la styliste les réintègre sur ses vêtements.
“Aujourd'hui, je vis un moment de ma vie fabuleux. J'ai osé retrouver mes parents. Ils me portent à leur manière. On se redécouvre. Je ne crois qu'à de bonnes choses. J'ai envie de travailler, de m'en sortir, de vivre une vraie vie de femme. ”
Actuellement sa ligne de vêtements est vendue aux Galeries Lafayette à Paris. Un grand bonheur qui ne va pas sans une certaine frustration :
“600 euros pour un manteau, 300 pour une robe… C'est affreux. C'est le salaire mensuel de mon père. Cette société à trois vitesses me fait peur."
En Mai 2002, c'est aux côtés de Vivienne Westwood que SAKINA présente son défilé automne/hiver 2003 intitulé " Subtexture " aux Galeries Lafayette de Berlin, collection qu'elle avait présentée à l'Espace LVMH (Paris, place Vendôme) Un mois plus tôt.

SAKINA a su réunir autour d'elle un groupe d' hommes et de femmes âgés entre 26 et 72 ans et provenant de milieux socio-culturels différents. Ces partenaires ont formé un club de soutien, "Le Club", autour de la Créatrice dont le célèbre philosophe et sociologue français, théoricien de la post modernité et spécialiste de la société de consommation : Jean BAUDRILLARD.

Ultime question à Sakina

"Tout m'inspire. Avant de créer une collection, je passe beaucoup de temps dans les salles obscures. J'adore le cinéma d'auteur. Lynch, Hitchcock, Jim Jarmush, ce genre de cinéastes qui savent créer un univers, qui poussent à respecter l'imaginaire de chacun. En fait qui démocratisent l'imaginaire" s'enflamme SAKINA. On le sent bien. La styliste a besoin de rêves. C'est peut-être pour cela que sa voix se pose si délicatement lorsqu'elle parle et qu'elle est si douce.

Aujourd'hui

Depuis Sakina a fait du chemin. Elle a fait des défilés parmi les Stylistes du OFF à Paris mais aussi dans le jeune IN (Parmi les jeunes Créateurs remarqués). Elle prépare pour le mois d'Octobre prochain son défilé mode Été 2005.

NOTE D'INTENTION DE LA REALISATRICE

Ce qui me passionne chez SAKINA, c'est surtout ce qu'elle met dans ses créations à travers son imaginaire venu de sa culture, de son métissage, idées originales mais artistiques avec un vrai discours sur son temps, la société et ses rêves.

SAKINA réalise des vêtements qui véhiculent les racines et la mémoire des êtres humains, une idéologie, une philosophie et une réflexion sur la Mode. Cette idéologie est basée sur l'Intérieur-Exterieur, ce que nous sommes vraiment et ce que nous voulons montrer. Le vêtement est une seconde peau, une identité exprimant au-delà du style les multiples dimensions (sociologiques, esthétiques et humaines) de la personne. Le vêtement devient humain : C'est l'association d'un individu et d'un vêtement qui en font quelque chose d'autre, qui recrée une personnalité. Cette idéologie se porte sur des doublures fabriquées dans des "tissus enterrés", dits "plantés" dans la terre puis récupérés et utilisés dans la création de ses vêtements.

Avant de quitter son pays, sa grand-mère lui demande d'enfouir dans la terre un objet précieux si elle venait à disparaître. A la mort de celle-ci, SAKINA enterre un morceau de toile à patron dans le fond du jardin. Quelques semaines plus tard, la chienne de la maison le déterre pour en faire un chiffon de jeu.

Désormais toutes ses collections témoignent de ce lien, mais aussi de la mémoire de la terre biologique, archive de Vie. Elle pousse son travail de recherche grâce aux conseils d'un alchimiste et d'une biologiste et expose une série d'installations dans différentes terres du monde. C'est ce travail d'enfouissement de la mémoire qui m'intéresse de filmer ainsi que son travail préalable à la création de sa nouvelle collection afin de suivre pas à pas l'élaboration et surtout son instinct qui guide sa subjectivité. Les couleurs, le choix des tissus, leurs formes etc...

Elle va ainsi "planter" des tissus en particulier aux Comores, dans sa terre natale où elle retournera au mois de novembre. Je voudrais la filmer dans cet acte d'enfouissement du tissu dans sa terre d'origine: symbole du besoin d'ancrage avec la terre et sa mémoire originelle.
Aussi faire revenir de lointains souvenirs de sa vie de petite fille là-bas et surtout de ce qui lui en vient en retour pour sa propre créativité.

Ce voyage sera également lié à une manifestation musicale : Un Festival de musique Comorienne que j'aimerais intégrer dans le documentaire, tout ce que la musique peut apporter comme source de création, comme source d'émotion pour SAKINA.

SAKINA est ambivalente : elle est à la fois fière de ses racines Comoriennes et en même temps, venue très tôt (trop tôt ?) en France, elle ne se sent plus vraiment appartenir à cette culture. Elle en connaît pourtant la langue alors que certains de ses frères et sœurs l'ont oubliée. Elle en est heureuse et fière, mais on sent chez elle, un refus également de trop y plonger. C'est ce tiraillement du métissage culturel et émotionnel qui m'intéresse chez elle (Comme chez moi entre deux cultures). Refus et amour, désir et peur…

C'est pour cela que je voudrais également faire un détour sur Marseille, ville qui se trouve posséder la plus grande communauté Comorienne en France. Là y vit sa famille.

SAKINA représente pour moi une femme qui se bat dans le monde difficile de la Création de mode et en cela je voudrais également mieux connaître sa vie de " businesswoman ". Ce qui semble un paradoxe à mettre en évidence. Elle existe aussi comme une Artiste d'Art contemporain, elle organise " des Performances ". Elle avait demandé au grand chef cuisinier Ducasse de venir prendre des photos dans son restaurant : Elle a installé à l'une des tables, un mannequin qu'elle avait vêtu évidemment d'une de ses robes et qui dégustait dans une assiette des crustacés mélangés à différents morceaux de vêtements comme un col de chemisier, des bouts de manches etc… Elle en a fait plusieurs photos de grand format qu'elle expose dans sa boutique. Sa démarche parlait de la faim et de ce que représente l'idée de la nourriture dans le monde et son pays les Comores.

Actuellement, elle prépare une autre forme de " Performances " qui m'intéresse de filmer: Réaliser une série de photos avec des mannequins dans des maisons de " Particuliers " ou certains lieux connus, choisis ici ou à l'Etranger qui soient " sacrés " ou plus exactement marqués par l'Histoire. Par exemple, elle voudrait se rendre au Sénégal, à Dakar sur l'île de Gorée, lieu de Mémoire de l'esclavage ( Dakar ,que je connais bien car j'y ai passé moi même mes huit années d'enfance).

Chez soi, dans notre maison, nous avons tous un lieu " sacré ", qui peut être une pièce ou un objet, une sorte " de culte des ancêtres " qui nous est propre. Prendre ainsi quelques images, portraits d'un mannequin portant un vêtement-support approprié à ce lieu intime.

Dans ce film, je voudrais que se dégage la force d'une jeune femme qui se bat pour ses idées et sa créativité, l'élément social qui est une quête d'elle même , tous ces thèmes possibles à développer. Il ne s'agit pas de traiter de " la Mode " , mais de la façon dont naît le travail chez une Artiste pour rendre ses convictions à travers son imaginaire.

Enfin, elle met en place actuellement sa propre " Griffe " : Cela signifie une " marque " précise, visuelle qui apparaîtra sur les supports de chacun de ses vêtements. Ici, il s'agira d'un tissu qui lui servira de doublure à tous ses vêtements et ce tissu est celui que porte toutes les femmes Comoriennes dans leur pays. Un tissu imprimé d'une seule couleur qui sera SA marque.

"Je suis seulement une femme passionnée par la vie et par son métier !" Sa mode n'est rien d'autre que "le mélange de ce que j'aime : l'architecture, parce que je pense aux constructions, la cuisine parce qu'il faut bien mijoter et enfin la littérature parce que c'est un plaisir d'imaginer comment sont faits ces modèles".

Je suis avant tout cinéaste de Fiction et j'écris également des scénarios qui sont proches quelque part de la démarche de SAKINA. Moi-même issue par mes origines du Vietnam, je recherche dans mon propre travail ce qui a trait au métissage et à toutes formes de créations qui parlent de cela. C'est ainsi que le travail de SAKINA me passionne. Elle fait référence à ses racines, elle a aussi une démarche artistique visuelle, une conceptrice "pratique" dont on peut voir très visuellement son travail en cours d'élaboration : le choix des tissus (laine, lin, coton, soie prédominent), des couleurs, les découpes, la ligne tracée dans les patrons, puis le tissu, le travail sur les différentes matières pour les structurer ou les transformer, plisser, fendre, laisser apparaître la trame, l'ourlet ou au contraire laisser les fibres apparaître et tomber sur la jambe. Puis l'expression finale sur le corps de la femme (elle ne crée que des vêtements pour femmes). Tout cela donne un visuel très passionnant. Enfin suivre sa démarche des " performances ". Sa relation aux autres, le choix qu'elle opère pour s'installer dans tel lieu et pas un autre, les explications qu'elle nous en donne et ainsi nous permettent de mieux suivre les méandres de son imaginaire et la finalité de ses créations.

SAKINA est une personne très fine, agréable, douce, s'exprimant avec une grande sensibilité et une réelle foi en ce qu'elle fait. Elle nous étonne. Elle sait communiquer sa passion aux autres.

Il y a d'une part le long trajet de la préparation de sa collection jusqu'en octobre par brèves séquences, ses voyages à travers les grandes villes d'Europe où elle démarche des " Boutiques " à Anvers, Londres, Francfort ou Zurich, en quelque sorte le parcours de la combattante, d'une jeune styliste à Paris aujourd'hui et aussi je voudrais moi-même peut être m'y impliqué. Ce que j'aimerais, c'est aussi avoir des points de comparaison sur mon travail de cinéaste (La création et le métier du business aussi antagonistes), dans ma recherche également depuis des années sur des cultures différentes et métissées, enfin montrer la façon dont le fil (c'est le cas de le dire) se tissera dans notre collaboration commune.

En conclusion de ce travail, je voudrais montrer ce portrait de SAKINA (une fois monté) à Jean BAUDRILLARD, ami de SAKINA, qui pourra ainsi compléter ce travail de "découverte". Lui-même s'étant penché sur les signes extérieurs de notre société, de nos sociétés. Créer une discussion entre ces deux personnes pour y découvrir une autre trame du tissu qui nous aurait peut être échappé. Ce regard si personnel qu 'il a eu en particulier dans son dernier ouvrage " Le pacte de lucidité " sur ses chapitres "la violence faite à l'image" et "L'art contemporain...de lui même". Un autre regard qui se poserait sur le notre tel un tissu fait d'une matière contemporaine sur la pérennité de l'Art et de sa conception.

La fin
"Où vas-tu ?"
"En fait, j'ai conscience que quand on vit en Occident, la vie est une course mais moi j'ai envie que la vie soit quand même une partie de plaisir. J'essaye d'aller vers la vieillesse, avec mes grands-parents comme modèle. Je pense que tout simplement, je travaille à être une vieille dame heureuse qui à la fin de sa vie verra ses petits-- enfants et les gens qu'elle a aimés, en se disant : " Ah, la, la, … Qu'est ce que j'ai goûté à des petits moments. Et même si ce n'était que des petits moments, quand je les additionne, je peux dire que c'est ça le bonheur".

CHANTAL PICAULT

Après un Bac D, Études à l'Ecole Supérieure des Arts Décoratifs (Section de Communication audiovisuelle).
Diplôme National Supérieur d'Expression Plastique (D.N.S.E.P.)
Villa ARSON. Nice.

Long-métrage :
Pour la Télévision :

Courts-métrage :
Écriture de scénarios :


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